«Rester neutre face à l’injustice, c’est avoir choisi son camp.» Desmond Tutu, «The Arch», l’Arc, nom que lui donnaient, affectueusement, les siens, les Sud-africains, n’est plus. L’arc s’est brisé à 90 ans révolus. «Nul ne vient au monde achevé», disait l’archevêque anglican sud-africain et prix Nobel de la paix en 1984. «Nul ne saurait penser, marcher, parler, se conduire s’il ne l’avait appris de ses frères. Chacun a besoin d’eux pour acquérir son humanité. Je suis, parce que d’autres sont.» Né le 7 octobre 1931 à Klerksdorp, en Afrique du Sud, fils d’instituteur, et instituteur lui-même, à ses débuts de carrière, et d’une mère femme de ménage, Desmond Mpilo Tutu est plus qu’un homme d’église. Icone de la lutte contre l’apartheid, «inventeur» du concept de la «nation arc-en-ciel» qui deviendra la matrice d’un pays libéré de l’arbitraire ségrégationniste, Mgr Tutu a consacré sa vie durant aux droits de l’Homme, aux droits des peuples. Prophète de la non-violence, ses prêches et sermons contre les gouvernements des Afrikaners brassaient les masses des opprimés. Auteur d’une théologie ubuntu de la réconciliation, il dirigea la Theological Education Fund of the World Council of Churches (TEF), et fut nommé, en 1975, doyen du diocèse de Johannesburg . Une première pour un noir sud-africain. Aujourd’hui, le monde, ses puissants comme ses damnés, rendent hommage à cet humaniste inoxydable dont la silhouette violette et la gouaille franche ont indisposé bien des pouvoirs et hanter, à jamais, l’histoire moderne de l’Afrique du Sud. Tutu ? Un «patriote sans égal», un homme «intègre et invincible contre les forces de l’apartheid». Le président Cyril Ramaphosa considère la perte, l’immense perte, sans pouvoir l’estimer. «Cette mort, écrit-il, est un nouveau chapitre de deuil dans l’adieu de notre nation à une génération de Sud-africains exceptionnels» qui «nous ont légué» un pays «libéré». «Penseur, leader, berger, la perte de Mgr Tutu est incommensurable», réagissait la fondation Mandela. A la libération/élection de Nelson Mandela, l’autre icone du combat libérateur sud-africain dont il était l’ami, Desmond Tutu présidera la fameuse Commission Vérité et justice qui permit la catharsis, l’expiation de siècles d’injustice coloniale et d’un système putride de séparation des races. «Aux heures de désespoir, il faut apprendre à voir avec d’autres yeux», s’exclamait autrefois l’ecclésiaste Tutu. Au crépuscule de sa vie de lutteur en puissance, il avait promis de ne plus voter pour les fossoyeurs de l’apartheid : «Je n’ai pas combattu pour chasser des gens qui se prenaient pour des dieux de pacotille et les remplacer par d’autres.» L’homme devant lequel s’inclinaient les têtes couronnées et les grands de ce monde savait garder modestie. «On a tendance à mépriser le faible, s’élevait-il, le pauvre, le chômeur, le perdant, parce que le succès et le pouvoir sont devenus les dieux sur l’autel desquels on brûle l’encens et devant lesquels on plie le genou. On a tendance à rougir de l’empathie et de la compassion, parce que ce sont des émotions déplacées dans le monde dur.» Militant rongé par les turpitudes des hommes auxquels il voua néanmoins amour et mansuétude, Tutu est mort en paix. Souffrant d’un cancer de la prostate, il est décédé, hier, sans doute de vieillesse. Paisiblement.

Partagez......... شارك
Share on Facebook
Facebook
Email this to someone
email
Pin on Pinterest
Pinterest
Tweet about this on Twitter
Twitter
Share on LinkedIn
Linkedin